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La gourde et le poisson chat

Il est bien quand même ce Dave Lowry. En tout cas moi c'est mon copain. 

 

Attraper un poisson chat avec une gourde

 

L’image d’un poisson chat nageant autour d’une gourde est un motif récurrent dans l’art japonais. Le poisson moustachu et le récipient sont souvent le sujet de Zenga, dessins Zen à l’encre noire faisant souvent office de paraboles. Ils apparaissent aussi gravés sur des tsubas, la garde des katanas. Pourquoi ? S’en tenir au fait qu’une gourde séchée et vidée était parfois utilisée pour piéger l’animal n’explique pas l’attrait des artistes Zen ou des armuriers pour ce symbole. La réponse se trouve plutôt dans la manière dont il convenait de s’en servir pour réussir sa pêche, qui fait écho à la démarche qui structure l’apprentissage du Zen et des arts martiaux.

 

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Bon y a pas de gourde mais là j'ai que ça

 

Si on disait à certaines personnes, moi y compris, d’attraper une carpe avec une gourde, elles se jetteraient immédiatement à l’eau et commenceraient à gesticuler pour attraper un poisson assez docile pour se laisser prendre. C’est une stratégie assez vaine, bien entendu. J’ai passé pas mal de temps dans les coins ou se baladent les poissons chats et encore plus de temps à en manger. Je peux vous dire qu’ils sont parmi les créatures les plus fuyantes sur terre. Ils se débattront, se tortilleront jusqu’à ce qu’ils meurent de vieillesse ou d’ennui avant que vous les fassiez rentrer par l’étroit goulot d’une gourde. Ca n’empêchera pas certains d’essayer jusqu’à ce qu’ils finissent trempés et abandonnent,  grommelant contre l’idée stupide d’utiliser une gourde pour attraper un poisson.

 

D’autres auraient cependant une attitude différente. Si on leur tendait une gourde en leur disant que le dîner nage dans la rivière d’à côté, ils s’assiéraient et réfléchiraient un moment. Puis ils avanceraient tranquillement dans le cours d’eau et laisseraient gentiment le récipient couler jusqu’au fond. Ils retourneraient ensuite sur la berge et feraient quelque chose d’utile en attendant, comme préparer la semoule ou le paprika et faire chauffer l’huile.

Ce genre de personne s’adapterait en fait à la nature du poisson chat. Si vous vivez à un endroit où il n’y en a pas, sachez qu’ils sont très curieux. Si un objet aussi inhabituel qu’une gourde devait couler sur son territoire, le poisson chat l’observerait un moment. Il ne lui faudrait pas longtemps cependant pour succomber à la tentation de venir jeter un œil de plus près,  attiré par le mystère de son contenu. Le poisson entrera alors dans la gourde et ne n’aura plus la place de ressortir.

 

Nous ne sommes pas là pour parler des techniques de pêche farfelues. Mais il se trouve que la meilleure façon d’attraper un poisson chat avec une gourde ressemble beaucoup à l’approche requise pour acquérir certaines compétences dans les arts martiaux. Si vous avez passé beaucoup de temps dans un dojo, vous avez sûrement croisé des pratiquants qui ressemblaient au premier type de personnes décrit plus haut.  Celles qui sautent dans la rivière et gesticulent en jurant, la gourde à la main, en essayant frénétiquement d’y faire entrer le poisson.  Peut être êtes vous l’un d’entre eux. Certains pratiquants viennent s’entraîner avec une intensité presque furieuse. Lorsque la technique est présentée, les élèves se mettent à travailler à leur rythme. Mais ceux là répètent à une cadence implacable pour atteindre la maîtrise du mouvement. « J’y passerai la nuit s’il le faut», tel pourrait être leur crédo. Je me souviens d’un homme qui s’entraînait au même endroit que moi. Il travaillait si dur que son visage prenait la teinte du piment et que son gi était trempé de sueur. A chaque séance, nous nous demandions s’il allait faire une attaque.

 

C’est admirable, cet enthousiasme style « jusqu’à la mort ». Malheureusement, dans sa forme brute, ça ne vaut pas grand-chose dans un dojo. Le problème c’est que la technique la plus élémentaire d’Aikido, de Karaté, de Kendo ou de n’importe quel autre budo n’est pas une question d’habileté physique. S’asseoir correctement par exemple au début de l’entraînement, assis talons avec le dos droit, ne peut se faire en une seule séance.  On peut vous dire ce qu’il faut faire. Mais le corps a besoin de temps pour se s’y faire. Ca ne viendra pas d’un coup, peu importe votre détermination ou la volonté que vous y mettez. On ne peut pas forcer le poisson chat à entrer dans la gourde.

 

Le budo et les poissons chats ne sont pas des cas isolés. Pourriez-vous faire un grand vin en quelques semaines, même avec le meilleur raisin, les meilleures machines et un budget illimité ? Non. Le vin doit vieillir et se bonifier, et ces choses prennent du temps. Il n’y a pas de raccourcis. La quantité de « tripes » que vous mettez dans l’affaire ne changera rien. Le budo est un processus.  Les analogies se mélangent un peu là et toutes ces histoires de vin et de poisson m’ont donné faim. Mais ajoutons une autre image. La Voie est souvent comparée à un chemin ou une route. C’est un excellent parallèle. Mais il faut garder en tête que cette route a une géographie bien elle, fort différente de celle du Kansas (pays assez plat semble t il). A certains moments, surtout au début, le chemin paraît si pentu et les marches si hautes qu’il semble difficile de voir ce qui nous attend plus loin. Au fil de nos progrès, on arrive à des endroits plus plats, où l’on a une vue plus globale. Mais si on poursuit, immanquablement, le sentier redevient escarpé. Impossible de voir la destination avant d’avoir fait tout le trajet.

 

Il ne faut pas pour autant adopter une attitude défaitiste quant à la pratique du budo. Incapable de réussir les mouvements les plus basiques, il est facile de penser « Si je n’y arrive pas ce soir, à quoi bon persévérer ? » Ce n’est pas l’état d’esprit  avec lequel il convient de pratiquer. Au contraire, il faut s’entraîner à fond à chaque séance. Essayez aussi fort que cela vous est possible. Mais après le salut de fin, lâchez prise. Laissez la gourde tranquille. Le poisson chat et la technique finiront par rentrer. D’eux-mêmes.

 

Indéniablement, il faut pas mal de maturité pour trouver l’équilibre. Il convient de pratiquer avec ardeur mais d’accepter aussi que le temps joue un rôle fondamental et que tous les efforts et la détermination ne remplaceront pas les heures, les mois ou les années de pratique. C’est dur d’être patient. Comme je l’ai dit, l’attitude « J’y arriverai ce soir ou je mourrai en essayant » est inutile dans l’étude des arts martiaux. Dans sa forme brute tout du moins. Mais diluée dans une bonne dose de patience, elle peut mener au bon état d’esprit « J’y arriverai. Peut être pas ce soir, mais avant ma mort en tout cas. »

 

Attraper un poisson chat avec une gourde n’est peut être pas la technique la plus rentable. Mais ça fonctionne. A long terme, elle marche mieux que de patauger dans la rivière pour finir bredouille et mouillé.

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