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"Not yet, not yet"

Poursuivons donc sur Dave Lowry. Son premier livre, Autumn Lightning, raconte sa rencontre avec son maître et toute son initiation au Yagyu Shin Kage Ryu. Il alterne les chapitres autobiographiques et ceux racontant l'histoire de son style. Tout cela est très agréable à lire, plein d'humour et de finesse. Malheureusement il est beaucoup trop long pour que je le traduise (rappellons que ces livres ne sont pas publiés en français).

 

J'ai donc choisi de traduire des articles tirés d'un receuil, Moving toward stillness ("Mouvement vers l'immobilité"). Lowry y parle bien entendu d'arts martiaux, mais fait également preuve d'une profonde compréhension de la culture japonaise. En établissant des parallèles entre le budo et d'autres discplines traditionnelles (chado, cérémonie du thé, ikebana, art de la composition florale), il démontre la portée universelle des principes d'action dévoilés par ces pratiques.

 

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Pour débuter j'ai choisi article qui donne bien le ton. Vous l'aviez peut être compris, mais Dave, c'est un vrai de vrai et c'est pour ça que je l'aime bien. Il est très attaché à la tradition et sait très bien expliquer pourquoi.

 

"Pas encore, pas encore"

 

Les plus anciens pratiquants de la Japan karate association racontent qu'en 1957, quelques mois avant la mort de Gichin Funakoshi, celui-ci, alors âgé de quatre vingt neuf ans, était au dojo et parlait de la technique du karate. Fermant le poing et faisant pivoter son coude, il executa le mouvement soto ude uke, une parade basique de l'avant bras vers l'extérieur. Il s'agissait d'un mouvement que les karatékas à qui il s'adressait avaient appris quelques mois après leurs débuts. La parade extérieure est la base de la base du karate. A l'époque, Funakoshi avait déjà repété ce geste durant sept décennies. "Je crois",dit-il,"que je commence à comprendre ce mouvement".

 

On m'a raconté la même histoire à propos de Torao Mori, l'un des plus grands maîtres de kendo, qui enseignait dans son pays dans les années soixante. Né au Japon, Mori a embrassé la voie martiale dès son enfance. A l'époque, avant la seconde guerre mondiale, le kendo était souvent appellé gekken, ou "escrime sévère". Le kendo était alors enseigné par des hommes qui, pour certains, étaient assez vieux pour avoir livré des duels à mort. La pratique était rude, parfois brutale de notre point de vue. L'entraînement était centré sur l'assimilation des bases, des mouvements simples répétés des milliers de fois par séance. Au moment où Mori arriva aux Etats Unis, il était expert dans le maniement du sabre de bambou. Il n'est pas exagéré de dire que, même à l'heure actuelle, son niveau est  inégalé hors du Japon. Un ami kendoka m'a raconté que Mori s'était rendu à son université pour encadrer un séminaire au club de kendo. Mon ami, comme de nombreux kendokas américains, tenait Mori en haute estime. Il fût très étonné, lorsque durant le séminaire, alors qu'il était venu plus tôt pour s'échauffer, il rencontra Mori, en avance lui aussi. Celui-ci proposa à mon ami de s'exercer avec lui un moment. "Il y a quelque chose que j'ai besoin de travailler", dit Mori.

 

"Certainement , Sensei", répondit mon ami en essayant de contenir son enthousiasme. Il s'imaginait que Mori perfectionnait une technique sophistiquée, menant peut être même à la maîtrise complète de l'art. Cette leçon particulière avec l'un des experts mondiaux du kendo était une opportunité incroyable pour mon ami. Ils se saluèrent, se mirent en position et Mori demanda s'il pouvait travailler shomen uchi. Mon ami n'était pas sûr d'avoir bien compris car shomen uchi (frappe frontale) est une simple coupe verticale que chaque kendoka apprend la première fois qu'il manie un sabre d'entraînement. "Je ne le fais toujours pas correctement".

 

Je souçonne les jeunes pratiquants d'être sceptiques lorsqu'ils entendent ce genre d'histoires. Les débutants ont tendance à s'enthousiasmer pour les techniques "avancées" ou les katas les plus difficiles. Le karateka typique projette ses poings d'avant en arrière, étudiant la technique du coup de poing direct en suivant les instructions de son professeur. Mais je parie qu'il observe les coups de pieds sautés plein de grâce executés par les ceintures noires. Demandez lui quel kata l'intéresse le plus et il vous dira invariablement que c'est celui qui vient juste après celui qu'il vient d'apprendre. Alors qu'il progresse dans la hierarchie, il s'attache à acquérir plus de techniques, plus de katas, envisageant son entraînement comme une progression dans la connaissance. Il juge sa progression sur la Voie par la quantité de ce qu'il acquiert au cours du voyage. 

 

Mais le budo, comme tous les arts de combat, a un spectre limité. Il arrive un moment ou le karateka, l'aïkidoka ou le  kendoka a abordé la totalité du répertoire du système. Il est comme un voyageur qui a exploré toutes les routes et se retrouve avec une seule destination possible, son point de départ. En ce sens, le budo est circulaire. Le dernier enseignement est le premier. Les secrets les plus ésotériques se trouvent dans les bases fondamentales. La plus haute forme de maîtrise peut être décrite comme la capacité à adopter à nouveau l'esprit du débutant.

 

Je peux déjà entendre l'astucieux lecteur s'exclamer Ah ha ! Si le budo est circulaire, si la maîtrise est est affarire de retour au commencement, alors le débutant est l'égal du maître. D'une certaine manière, c'est peut être vrai. Il y a pourtant une différence. Le regard que porte le voyageur qui repart de zéro sur sa ville natale est bien différent de celui d'une personne qui ne l'a jamais quittée. Il envisage ses débuts avec une toute autre perspective.

 

L'expert en budo rentre chez lui, si l'on peut dire, lorsqu'il n'a plus nulle part où aller. Une fois initié à tous les katas, techniques et startégies, il revient aux bases de son art. Pourtant, il les appréhende avec une perspective bien plus vaste et profonde que celle du néophyte. Il comprend que les enseignements et les techniques qu'il avait autrefois négligés ont une valeur qu'il est seulement capable d'apprécier maintenant, en tant qu'expert. 

 

D'un côté, revenir à notre point de départ peut être déstabilisant. Mais par ailleurs, un retour aux sources doit s'envisager avec un certain enthousiasme. La circularité du budo est une qualité qui le rend constamment fascinant et infiniment motivant. Il y a toujours plus à étudier, plus à apprendre pour terminer le voyage. Dans le budo, la circularité est la perfection, mais c'est également un concept synonyme de mutation constante. Même la plus simple des techniques requiert un effort de tout une vie. Comme Funakoshi devait l'avoir découvert, ce n'est probablement  qu'au crépuscule de l'existence que l'on commence à saisir le sens réel des mouvements. On ne peut jamais être satisfait. Le maître Okinawaïen de karate Chosin Chibana a bien exprimé ce sentiment. Âgé de quatre vingts ans, il pratiquait encore quotidiennement. "Lorsque l'on atteint l'âge de soixante dix ou quatre vingts ans, il faut poursuivre son étude avec une attitude positive.", déclara t il un jour. "Qu'est ce qu'une attitude positive ?", demanda l'un de ses élèves. "Toujours penser, 'pas encore, pas encore'", lui répondit Chibana.

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