Free flow

MMA, un peu de blabla pour expliquer nos tracas

On ne peut plus l'ignorer, le MMA (Mixed Martial Arts, littéralement "arts martiaux mélangés", ou combat libre) est un phénomène planétaire qui a revolutionné le monde des sports de combat. Décrit par certains comme l'avenir des arts martiaux, ce sport est considéré par d'autres comme une dangereuse dérive. Le propos de cet article est de fournir des éléments de réponse en se penchant sur l'histoire de l'UFC, la compétition de MMA la plus prestigieuse au monde. 

 

Origines

 

Les premiers combats de MMA de l'ère moderne eurent lieu en Europe et aux Etats Unis à la fin du XIXème siècle. Ils opposaient principalement des boxeurs à des lutteurs, comme le combat de Sullivan, champion du monde de boxe poids lourds, contre Muldoon, champion de lutte gréco-romaine. Il est d'ailleurs intéressant de noter que dans les combats libres répertoriés à cette époque, les lutteurs l'emportaient généralement sur les pugilistes (En 1936, l'ancien lutteur professionnel Ray Steele soumit le boxeur poids lourd Kingfish Levinsky en 35 secondes). Des combats similaires étaient également organisés au Japon à la même époque, où les combats "Boxe contre Jujustsu" remportaient un franc succès auprès du public.

Après la première guerre mondiale, l'engouement pour la lutte professionnelle connût un ralentissement. Les combats publics se divisèrent en deux catégories, le "shoot", où les combats étaient réels, et le "catch" à dimension plus spectaculaire, où les combats étaient chorégraphiés. 

 

Les Gracie

 

Mais l'histoire du MMA est indisociable de celle de la famille Gracie, venue au Brésil depuis l'Ecosse en 1826. Gastao Gracie, l'un des descendants de la famille, était un avocat qui assistait les immigrés Japonais à leur arrivée au Brésil. C'est ainsi qu'il fît la connaissance de Mistuyo Maeda, un judoka qui lui proposa d'enseigner son art à son fils Carlos. En 1917, celui-ci devint le premier brésilien à connaître le judo et enseigna à son tour à ses frères.

 

 

Brésil un siècle de combat part 1

Brésil un siècle de combat part 1 (Très intéressant, notamment pour les applications de Capoeira. Notez cependant que Gracie a bel et bien perdu contre Kimura, les extraits du combat dans ce reportage viennent de sa rencontre avec Maeda)

 

L'un d'eux, Hélio, était de constitution fragile et ne pouvait pratiquer avec les autres. Il assistait cependant aux entraînements et observait attentivement. Originaires de Belém, les Gracie s'établirent à Rio De Janeiro et ouvrirent leur premier dojo. Un jour, Carlos, qui devait donner un cours particulier, était en retard. Hélio proposa à l'élève, Mario Brandt, directeur de la Banque du Brésil, de commencer avec lui. Carlos arriva enfin et s'excusa. Mais Brandt assura qu'il n'y avait aucun problème et demanda qu'Hélio soit son professeur. Celui réalisa qu'il connaissait les mouvements de manière théorique mais que ceux ci requéraient une force qu'il ne possédait pas. Il commença à développer des techniques qui convenaient mieux à sa faible corpulence, cherchant notamment à développer l'effet de bras de levier pour rendre ses mouvements plus efficaces. Il livra par la suite 19 combats contre des boxeurs, des lutteurs, des judokas, notamment contre le fameux Kimura. A l'issue d'un rude combat, celui ci finit par vaincre Hélio, qui donna le nom de son adversaire à une clé de bras. Parmi les combats célèbres de Gracie, celui contre Valdemar Santana restera dans les annales comme le plus long de l'histoire du MMA (3h42 !).       

 

 

En 1991, alors que Rorion Gracie, fils d'Hélio, dirige une école de JJB à Torance, en Californie, il fait la connaissance d'Art Davie, un homme d'affaires américain. Celui ci devient son élève et est enthousiasmé par les vidéos Gracies in action, qui rassemble des combats de Vale Tudo auxquels ont participé des membres de la famille. Davie soumet alors à Rorion l'idée d'un tournoi retransmis à la télévision opposant huit pratiquants de disciplines différentes, avec pour but de répondre à la question que les fans de sport se posent "Un lutteur peut il battre un boxeur ?".  Gracie y voit l'occasion de promouvoir son art martial. Les deux hommes s'associent à John Milius, scénariste, qui apporte notamment l'idée de la cage octogonale. 

 

Octagon.jpg1e88aae4-a7ca-4b92-aae6-d56be48750dcLarge.jpg

 

 

L'UFC

 

En novembre 1993 a donc lieu le premier UFC, dans lequel s'affrontent, sans catégories de poids, des pratiquants de Kick boxing, de Savate, de Sumo, de Boxe, de Shootfighting, de Karate et de JJB. Pour cette occasion, Rorion désigne son jeune frère Royce pour représenter la famille. C'est lui qui reporte le tournoi (il gagnera trois des quatre premières éditions), démontrant l'efficacité des techniques de grappling et de soumissions ainsi que l'importance du travail au sol. Le succès est immédiat, puisque l'évènement rassemble 88592 spectateurs en Pay per view (programme payant à la carte, équivalent de la VOD). D'autres éditions sont donc organisées.

 

 

      UFC 1: Royce Gracie vs Gerard Gordeau (finale)

 

Le principe est en effet assez vendeur, puisque les combats sont prétendument sans règles. En effet, seuls les piques aux yeux, les morsures et le crochetage des orifices (fish-hooking) sont interdits. Bien que mal vus, les coups aux parties, les coups de tête, le tirage des cheveux sont simplement sanctionnés par une amende. La violence des combats est un argument commercial. D'ailleurs, à l'occasion de l'UFC 1, Gerard Gordeau disputera la finale contre Royce Gracie avec les dents de son précédent adversaire toujours plantées dans le pied. Ouch...

 

UFC1-TheBeginning1993.jpg 

 

Mais tout cela finit par attirer l'attention des autorités, notamment du bien connu John Mc Cain, sénateur de l'Arizona. Celui ci dénonce des "combats de coqs humains". Rapidement, les combats "sans règles" (No hold barrels) sont interdits dans 36 états. Ceci entraîne des difficultés d'organisation et de diffusion télévisée des tournois, ceux ci étant relégués sur des réseaux secondaires. La coopération avec les commissions des sports s'accroît et mène à l'adoption progressive de règles plus strictes (Adoption de catégories de poids, port obligatoire des gants, interdiction des coups de pieds à un adversaire à terre, etc...). Le MMA acquiert progressivement l'image d'un sport, brutal certes, mais se détache de l'image barbare de ses premières heures.  

 

Pourtant, SEG, la société propriétaire de UFC, connaît toujours d'importantes difficultés financières liées à l'interdiction partielle des évènements. En 2001, ses propriétaires sont approchés par les frères Fertitta et le promoteur Dana White qui leur achètent l'UFC pour 2 millions de dollars et créent la socété Zuffa, qui gérera la franchise. Lorenzo Fertitta était un ancien membre de la Commission Athlétique de l'Etat du Nevada, ce qui lui permit non seulement de s'assurer que l'UFC pourrait être organisé dans cet état mais aussi que les combats auraient désormais lieu dans les casinos prestigieux de Las Vegas. L'UFC 40, organisé au MGM Grand en 2002, marque un tournant puisque tous les tickets sont vendus et que 150 000 spectateurs achètent le programme en PPV. L'évènement, marqué par la seconde rencontre entre Tito Ortiz et Chuck Lidell, est également largement commenté par ESPN, célèbre chaîne sportive américaine, et USA Today, grand quotidien U.S. En effet, Zuffa a organisé une ambitieuse campagne de marketing et de merchandising. Elle a également obtenu un contrat de diffusion avec Fox Sports, l'un des réseaux câblés les plus importants du pays.    

 

Zuffa.jpg

 

Pourtant, les comptes de Zuffa sont toujours dans le rouge, accusant 35 $ millions de dollars de pertes. Il est donc nécessaire de trouver une issue, sans quoi toute l'affaire fera faillite. C'est alors que White et les Fertitta ont l'idée de créer The Ultimate Fighter, une émission de télé réalité où les candidats s'affrontent et sont progressivement éliminés. A la clé, un contrat à six chiffres avec l'UFC. Une sorte de Star Ac' avec des gants à la place des micros. Le succès est immédiat et permet l'envolée de la franchise. En effet, l'UFC 52 rassemble 300 000 spectateurs, le 57 410 000 et le 66 un million. A partir de ce moment là, le succès de chaque évènement est total.      

 

Aspect Technique

 

Pour expliquer le succès de ce show, comme on dit outre Atlantique, il faut s'arrêter un instant sur les spécificités techniques du MMA. Il est intéressant de constater que l'un des précurseurs du MMA fût... Bruce Lee. En effet, lorsqu'il développa le Jeet Kun Do, il fût l'un des premiers a insister sur la necessité de maîtriser tous les "territoires" ou distances (Pieds, poings, corps à corps, sol). Comme on l'a évoqué plus haut, les premières compétitions ont montré la supériorité des grapplers (ceux qui maîtrisent la lutte et le sol) face aux pratiquants de disciplines pieds-poings.

 

 

Gracie explique que dès qu'il a réussi à prendre la mount (passer à califourchon), Jimmerson a abandonné car il ne savait pas quoi faire.

 

Ainsi, ceux qui maîtrisaient la lutte et les percussions avaient un net avantage debout, tandis que les pratiquants de JJB dominaient au sol. Pourtant, au fil du temps, les pugilistes s'adaptèrent en s'initiant aux domaines qu'ils ignoraient, devinrent beaucoup plus compétitifs et commencèrent à vaincre des grapplers confirmés. Du coup, ceux-ci s'initièrent aux techniques pieds poings. Le MMA a donc mis l'accent sur la nécessité du cross training ou entraînement croisé, où chacun va piocher chez les autres pour palier à ses faiblesses techniques. Aujourd'hui, l'archétype du combattant de MMA pourrait être George Saint Pierre, véritable virtuose de la discipline. Issu du Kyokushinkai, il a des coups de pieds dévastateurs, excelle en boxe anglaise, ferait pâlir des lutteurs olympiques, quant à sa maîtrise du sol, elle n'est plus à prouver.

 

C'est donc le champ des possibilités qui fait du MMA un spectacle exceptionnel. Il autorise l'usage des pieds, des poings, des genoux, des coudes, des techniques de lutte, de clinch, des projections et tout le travail en sol de type Judo ou JJB ainsi que des frappes au sol, appelées Ground and pound. Ce large répertoire permet de développer une infinité de stratégies en fonction des caractéristiques physiques du combattant mais également de la morphologie et du style de son adversaire. Le développement technique du MMA a également bénéficié d'une mise en commun des savoirs à une échelle jusqu'ici inégalée par l'intermédiaire de camps, de séminaires mais surtout grâce à Internet, où chaque club ou athlète peut poster ses tutoriels. Mais il est intéressant de constater que si, au départ, le but du MMA et de l'UFC était de confronter des styles différents pour trouver le meilleur, les combattants ont aujourd'hui quasiment tous la même manière de combattre et leur répertoire aurait tendance à se réduire (Boxe anglaise, Boxe Thaïe, Lutte et JJB).              

 

La couleur de l'argent

 

Le MMA a donc, vous l'aurez compris, révolutionné le monde des sports de combats en a peine deux décennies, et ce en grande partie grâce à l'UFC. Mais, au delà de l'attitude héroïque des combattants et de leurs admirables performances athlétiques, il est bien évident qu'un des moteurs de ce changement est le fait qu'il s'agit d'un marché en pleine expansion. Et là se révèle un visage moins noble des arts martiaux modernes. Car Dana White et ses associés sont des hommes d'affaires avisés qui n'hésite pas à éliminer la concurence. En effet, en 1997, le Pride, une organisation japonaise similaire à l'UFC a vu le jour. Elle a organisé plus de 60 évènements et s'est imposé comme une référence en la matière. En 2007, après divers déboires financiers, la franchise est racheté par Zuffa (la compagnie des frères Fertitta), qui acquiert les droits sur toutes les vidéos et la gestion des contrats des combattants.

 

A la base, l'idée est de maintenir le calendrier de l'organisation fixé avant son rachat. Mais pourtant quelques mois plus tard, Dana White déclare qu'il n'est malheureusement plus possible d'obtenir des contrats pour la diffusion télévisée du Pride avec les chaînes japonaises. L'organisation met donc la clé sous la porte. Pas de chance...sauf pour l'UFC, qui du coup récupère tous les combattants prestigieux de son ancien concurrent (Wanderlei Silva, Anderson Silva, Shogun Rua, Mirko Cro Cop, etc...) et devient le plus grand organisateur de combats de MMA du monde. On peut légitimement se demander si Zuffa a déployé toute son énergie pour obtenir ces fameux droits télé... Seule ombre au tableau, Fedor Emilianenko ( considéré comme le plus grand combattant du monde) a refusé le juteux contrat que Dana White lui proposait, pour signer chez M-1 Challenge, une organisation concurrente de moindre envergure.

D'autre part, l'UFC au sommet de sa popularité génère des bénéfices colossaux en PPV, car il faut débourser 45 $ pour assister à chaque édition. Sachant que la franchise organise deux évènements par mois qui rassemble chacun plus d'un million de spectateurs, le calcul est vite fait.

 

Mais ça ne s'arrête pas là, car Zuffa a signé un contrat de sponsoring avec Harley Davidson, Bud Light, Tapout (une marque de vêtements de MMA), etc... La compagnie exploite la également la franchise par le biais d'un jeu, UFC Undisputed, qui a déjà connu deux éditions (même s'il s'insurge contre la marchandisation des arts martiaux, l'auteur prend un malin plaisir a rouster ses camarades à UFC 2009). Edité par THQ, Undisputed a d'ailleurs provoqué une controverse dans le monde des jeux vidéo. Zuffa avait en effet initialement contacté EA Sports, éditeur prestigieux, pour qu'il édite le jeu. Celui ci a refusé, déclarant que le MMA n'était pas un sport à part entière. Mais devant le succès du premier opus, EA a décidé de sortir son propre jeu de MMA. Dana White a averti les combattants que s'ils apparaissaient dans celui-ci, cela entraînerait la rupture de leur contrat avec l'UFC.   

 

Conclusion

 

L'émergence du MMA a été une révolution dans le monde des arts martiaux et des sports de combats car elle a montré la nécessité pour les combattants d'être polyvalents. Elle a également favorisé un échange technique sans précédent, contribuant ainsi à l'ouverture d'esprit des pratiquants et au développement d'une approche scientifique de la pratique. Les organisations et les promoteurs de combats ont permis de révéler au monde le talent d'hommes au courage et aux capacités techniques, physiques, tactiques et stratégiques exceptionnels. La diffusion de ce sport auprès du grand public leur a permis de devenir des athlètes professionnels et d'être reconnus comme tels et non comme des chiens de combats.    

 

Cette évolution a cependant, de notre point de vue, des aspects négatifs. Elle est le symbole de la marchandisation rampante des arts martiaux, qui sont désormais perçus comme un produit consommable et comme un business juteux, tant pour les promoteurs, sponsors et autres que pour les professeurs de tous poils qui surfent sur la vague MMA. D'autre part, ce mouvement ne fait ressortir que la surface, l'aspect immédiatement perceptible et compréhensible des arts martiaux, à savoir l'affrontement entre deux personnes et la victoire de l'une sur l'autre. Il occulte les spécificités culturelles liées à l'origine à ces pratiques, qui sont à notre sens la charpente de ces disciplines et font leur richesse. Par ailleurs, en se focalisant sur leur aspect physique et technique, cette évolution moderne passe sous silence la dimension d'éducation morale et spirituelle qui est selon nous l'essence de la pratique.         

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article