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Yazid Kherfi

Pour le premier article de la catégorie non violence, j'ai choisi de vous parler de Yazid Kerfi que j'ai eu l'occasion de rencontrer l'année dernière. Il intervient actuellement à Clichy Sous Bois (93), où ont éclaté les émeutes de 2005. J'aimerais collaborer avec lui pour développer un projet de gestion de la violence grâce au Võ. Pas mal de choses ont déjà été écrites sur lui, au lieu de paraphraser, j'ai choisi de partager un article de  Bertrand Olivier paru dans Libération le 11/03/2000. Il date un peu mais présente permet bien de se faire une idée sur son parcours. Ne ratez pas la vidéo en bas de page. Pour plus d'infos,  rendez vous à cette adresse: www.yazidkherfi.fr/spip .  

Yazid Kherfi, 41 ans, ancien braqueur, dirige une maison de quartier dans une des cités les plus dures de France. Repris de justesse.

Yazid a gardé l'article de juin 1981. «Kherfi est aujourd'hui un homme seul avec toutes les polices à ses trousses.» Paris-Normandie racontait la cavale d'un braqueur de 22 ans grandi au Val-Fourré, cité de Mantes-la-Jolie (Yvelines). Après l'attaque d'une station-service dans le sud de la France, il venait d'échapper à un barrage de gendarmes où son meilleur copain avait trouvé la mort. Il se terrait en Ardèche, puis la fuite et la prison.

 

Dix-neuf ans plus tard, Yazid Kherfi, 41 ans, dirige la maison de quartier de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), une des cités les plus dures d'Ile-de-France. Son passé lui donne quelques repères face à la violence d'autres adolescents, qu'il tente de raccrocher à la société. Depuis quelques années, son travail gagne en notoriété. Yazid intervient de plus en plus souvent devant des policiers, des assistantes sociales, des gardiens d'immeuble. Il explique comment travailler avec les plus violents.

 

Récemment, il participait à la formation d'îlotiers dans les quartiers nord de Marseille. «Au début, ça ne leur plaît pas trop qu'un ancien voyou vienne leur donner des leçons. Mais je leur raconte mon expérience, je leur explique comment la délinquance devient valorisante quand il n'y a pas d'autre valorisation.» Les conneries avaient commencé au Val-Fourré, Yazid avait 9 ans. L'appartement était grand, la cité neuve, les parents contents de s'installer. «Il y avait de la lumière, une salle de bains, moins d'humidité.»

 

Le père, kabyle, OS à Poissy, vivait en France depuis 1945. Sans jamais s'être senti chez lui. «Quand un couple s'embrassait à la télévision, il crachait sur le poste.» Dans le nouveau quartier, les six enfants rencontrent ceux qui viennent des bidonvilles, des cités de transit. «Ils étaient déjà durs. Au début, j'ai commencé à voler pour les grands, pour ne pas passer pour un froussard. La pire des peurs, c'était d'être exclu de la bande.» Ses frères et soeurs racontent un enfant «silencieux», qui se tenait à l'écart, ne se plaignait jamais.

 

Aujourd'hui, il aime parler, raconter. «Mes frères réussissaient bien, ils ont fait l'université, leurs copains étaient des sportifs. Comme je travaillais mal à l'école, mes copains étaient des cramés. On m'a mis en 6e de transition. Je me suis retrouvé exclu.» Après les magasins, viennent les vols d'autoradios, de voitures, de tiroirs-caisses. «Il n'avait peur de rien, raconte Lakdar, un de ses frères. Il se battait avec des chiens. Un jour, après un accident de moto, il est rentré à la maison pour se recoudre à vif.» Lors d'un séjour en prison, Yazid rencontre un braqueur qui lui apprend le métier. «J'étais heureux. J'aimais ce que je faisais. Il fallait être précis, courageux, tenir sa parole. On était respectés.»

 

L'escalade se poursuit, jusqu'à ce matin de juin 1981. Ses copains du Val-Fourré viennent le chercher pour partir sur la côte, dans deux voitures volées. Yazid conduit la première, son meilleur copain prend le volant de la seconde. Ils braquent un supermarché, puis une station-service. Mais à l'entrée de Bollène, un barrage de gendarmes attend. Son copain prend une balle dans la tête. Yazid apprendra sa mort dans l'article de Paris-Normandie.

 

Il s'est caché en Ardèche. «J'ai creusé un trou et je me suis enterré. Les chiens sont passés à côté sans me trouver.» Son frère l'aidera à rejoindre l'Italie, puis la Kabylie. Là-bas, les gens le félicitent parce qu'il a échappé aux gendarmes français. «Ils avaient des souvenirs.» Son père le rejoint et les deux hommes se découvrent. «Jusque-là, dit Yazid, je n'avais jamais beaucoup parlé avec lui. Il était trop fier pour venir me voir en prison, et quand je sortais, on n'en parlait jamais.» Yazid fait son service, devient sous-lieutenant, le père est fier de lui. «Son rêve, c'était de voir ses fils en Algérie. Il avait toujours pensé qu'un jour on repartirait tous vivre au pays.» Mais à la retraite du vieux, la mère avait refusé de quitter la France, où vivaient ses enfants. «J'ai compris plus tard à quel point mon père nous avait fragilisés. Dans son usine, il avait vécu trop d'humiliations. Il répétait qu'un jour les Français nous jetteraient dehors. J'avais envie de lui ressembler. Mais lui, il disait: "Travaillez bien pour ne pas devenir comme moi. A force d'être méprisés, nos parents ont eu honte d'eux-mêmes. Ils ont fini par baisser la voix pour dire le mot "arabe, comme si c'était un gros mot.»

 

A la mort du père, Yazid rentre en France où il fait cinq ans, de centrale en centrale. Ses frères se sont lancés, avec une autre rage que lui, dans les mouvements des années 80. Les marches pour l'égalité, les collectifs, l'association locale. A sa sortie, ils se mobilisent pour lui éviter une expulsion. «La double peine, c'est le truc le plus dégueulasse. On te répudie, on te chasse. C'est ce qu'il y a de pire après la mort.» Le maire socialiste de Mantes, Paul Picard, intervient auprès du préfet, un pied-noir comme lui, pour que Yazid soit assigné à son propre domicile. Puis le directeur de la mission locale l'engage comme comptable. «Tout à coup, des gens se battaient pour moi. Ça m'a bousculé. Leur regard, en changeant, a commencé à me faire changer. A la mission locale, j'avais la clé de la caisse et le carnet de chèques. Je rappelais au directeur que j'étais un voyou. Il me disait que c'était fini. Les jeunes au contraire me respectaient pour mon passé. Je savais de quoi je parlais, je pouvais les aider.» Yazid travaille alors comme animateur et participe au lancement de Résistance des banlieues. Un jour, il intervient dans un conflit entre Achères et Chanteloup-les-Vignes, «pour arrêter ces guerres misère contre misère». Pierre Cardo, député-maire (DL) de Chanteloup, l'embauche. «Il manquait de formation, dit Cardo, mais il était courageux et il connaissait le milieu. Il n'avait pas les mêmes idées politiques mais des convictions pour tenir. Il ne m'a pas déçu. Il résiste dans un milieu très dur, où il faut lutter contre ceux qui attirent les jeunes vers l'argent facile et font passer les éducateurs pour des vendus.»

 

A Chanteloup, Yazid se bat pour que la maison de quartier reste ouverte la nuit. «De mon temps, dit-il, on n'était pas déstructurés comme eux. On découvrait la violence, eux sont nés avec. La drogue a mis la délinquance à la portée de tout le monde. Les dealers ont pris le pouvoir parce que c'est les plus riches.» Il a souvent l'impression de se battre seul. Il envisage de travailler sur plusieurs quartiers. «Je me sens toujours bien dans les cités. Il y a plus de solidarité, plus de vérité.» Il a pourtant déménagé. Avec sa femme, il vit dans un pavillon, près de Mantes-la-Jolie. De leur balcon, on voit le Val-Fourré, où sa mère vit toujours. Ils ont une petite fille, Kahéna. En septembre, il seront de nouveau parents. «Je n'aimerais pas, dit Yazid, que mes enfants aient une mauvaise image des quartiers. Mais je ne voulais pas qu'il y ait une bande en bas de chez eux. Sinon, c'est la bande qui élève ton enfant.».

Photo Bruno CHARROY

 

YAZID KHERFI EN 7 DATES.

 

Mai 1958. Naissance à Triel-sur-Seine.

 

Février 1967. La famille Kherfi aménage au Val- Fourré.

 

Juin 1977. Premier séjour de Yazid en prison, deux mois pour vol de voiture.

 

Juin 1981. Braquage, cavale, et fuite en Algérie.

 

Octobre 1984. Retour en France à la mort du père, cinq ans de prison.

 

Mai 1990. Animateur à Chanteloup, puis directeur de la maison de quartier.

 

Janvier 1997. Anime le comité communal de prévention de la délinquance.

  

(http://www.liberation.fr/portrait/0101327905-yazid-kherfi-41-ans-ancien-braqueur-dirige-une-maison-de-quartier-dans-une-des-cites-les-plus-dures-de-france-repris-de-justesse)

 

 


                                                                                     Rencontre avec Yazid Kherfi

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